Je suis arrivée au Foyer Moïse, un samedi matin à la sortie de l’été, sans la moindre anticipation de ce que j’allais en retenir. Me voilà dans une rue escarpée qui semblait sortir à nouveau de Rouen, où je venais pour la première fois… Une rue bordée de voitures garées, de portails et de murs en pierre meulière. Rien de plus anodyne. Et puis cette bâtisse en retrait, ses pilotis, ses baies vitrées, son revêtement usé, et le petit chemin qui monte vers une entrée qui était d’emblée plus qu’un passage.
Qu’est-ce que j’ai vu ? Un va-et-vient où je ne distinguais pas encore qui était là et pourquoi, une étrange équipe, jeune et élancée aux côtés de camarades plus voûtés et lents dans leur démarche, tout le monde attentif, accueillant, un grand escalier et des tapis colorés pour s’asseoir par terre, des livres offerts à la consultation, et un lit, des vêtements soigneusement pendus ou pliés, du thé épicé… Lieu de vie, lieu de réunion, lieu intime, lieu d’hospitalité. Tout ça, mais la désignation ne se stabilisait pas. Et où je devais me mettre ne s’imposait pas d’évidence. Je m’installais aussi, alors, dans une circulation dehors, dedans. Puis les dessins étranges de la colle sur le grand mur porteur où les carreaux sont tombés, et la fente qui sépare ce mur de l’escalier menant vers les étages, puis la vitre qui laisse passer la lumière qui monte elle aussi vers les étages. Tout ça, je le voyais progressivement, mon œil s’ajustant aux détails si nombreux, si allusifs aussi, comme des voyants pour celleux qui veulent voir, comme des motifs dans les carreaux délabrés pour celleux qui aiment les hasards de la vie, et les brisures d’écaille dans les marches coulées de l’escalier, le patin des boiseries, et mille autres reflets et intimations pour des histoires à inventer, comme les trois vestes sur cintre au-dessous du lit d’appoint dans la salle de réception et plein d’autres lueurs qui font ressortir une texture, une familiarité pour celleux de ce lieu, celleux pour qui c’est un foyer de vie, même quand ils ont peut-être – ailleurs ou depuis longtemps – un autre foyer.
Plus tard, nous avons visité la mosquée. Il y a une dizaine d’années, dans un projet de comparaison des cultures d’Islam en Grande-Bretagne et en France, j’ai eu l’occasion de travailler sur l’histoire des mosquées à Paris, une histoire faite d’histoires d’adaptation à des lieux précaires, des garages, des locaux commerciaux, des caves, puis la volonté politique – de courte durée – de participer à leur installation plus pérenne, plus digne, l’enjeu des distinctions qu’on décrétait alors entre salles de prières et mosquées, et l’évidence tranquille du mot quand il est prononcé pour ceux et celles qui les fréquentent: la rue de la mosquée, alors que celle-ci n’est peut-être pour d’autres qui passent par-là qu’une rue ordinaire aux enfilades de commerces et de portes d’immeubles.[1] Ici, aussi, au Foyer Moïse, le mot « mosquée » avait une fière évidence malgré ce que nous avons appris des controverses engagées à son sujet.
Le protocole de la visite est rôdé, mais rien n’était péremptoire, protocolaire. On a pris le temps qu’il fallait pour s’orienter, pour écouter, pour comprendre la signification des détails qui apparaissaient, eux-aussi, progressivement : l’orientation de la salle, la provenance des grands tapis, l’importance des espaces atténuants pour des activités d’artisanat, et bien sûr la salle d’ablutions. C’est là où « ça coince », pour reprendre l’expression du philosophe sénégalais Felwine Sarr, lui si sensible à tout l’éventail des expériences humaines auxquelles il faudrait prêter l’attention pour aborder la question « comment nous habitons ensemble »[2]. C’est là que rien, ou presque, ne marche plus, que les équipements sont dans un état de vétusté tel qu’on peine à savoir où poser le regard, qu’il faut un autre ordre d’effort pour persister dans une volonté de voir, et que l’instinct de se détourner de cette misère risque de nous entraîner dans l’abandon que pratiquent les pouvoirs publics. Je m’obstine alors : les bacs de douche sont crasseux, fissurés, la plomberie est rouillée, les carreaux manquent, le béton s’effrite de partout. L’effet de disqualification est puissant, comme s’il émanait de l’infrastructure même. Il s’agit, pourtant, de conséquences précises et réversibles d’un choix opéré ailleurs, dans des salles de réunion en ville. Ici, plus que quelques douches avec l’eau qui coule pour des dizaines de résidents. Ce n’est pas un délitement « naturel » : c’est une stratégie de destruction lente pour arriver à un objectif fixé pour ne pas voir ce qui se passe ici, toute cette vie et ces histoires pour qui « ici » est un foyer.
Je suis venue au Foyer Moïse, invitée par Échelle inconnue et les Éditions Eterotopia, pour parler du point de fixation, de sa force paradoxale et des effets de ce terme infame qu’emploient la police et les médias pour réduire des lieux de vie si plurielle à une supposée concentration de précarité extrême, de marchés informels et de délinquance.[3] J’ai trouvé des processus équivalents d’abandon décidé, décrété, qui, dans le contexte des villes capitales et frontalières de l’Europe, défigurent l’espace public. Et j’ai trouvé le revers de ce langage. J’ai trouvé un point de fixation qui est aussi, et fièrement, un foyer.
Le philosophe Yann Mouton, fidèle allié du Foyer depuis des décennies, a raconté comment, lors d’une réunion publique, un élu aurait déclaré qu’il ne faudrait plus que des gens disent « habiter au foyer », que ce terme « foyer » serait à exclure de notre lexique, trop entaché par une histoire de relégation. « Ce terme, c’est une bataille qu’on n’a pas perdue », Yann a-t-il ajouté. Felwine Sarr encore, dans sa réflexion sur comment habiter ensemble, évoque l’osmose qu’il a découvert entre la quête spirituelle et la recherche d’une langue juste, du mot juste : le mot « foyer » serait de cet ordre-là, un mot, une riche et controversée histoire, des actions justes, qui donne accès à une compréhension fine de la réalité, au-delà et en-deçà des frontières et des binarités. C’est de ça que ce petit récit a voulu témoigner : d’un mot qui est un nom, qui est un repère, qui est un monde.
More on the project written by Échelle inconnue and residents.
[1] Plural cultures and spatial politics: Situating the Institut des Cultures d’Islam in the postcolonial landscape of Paris, numéro spécial, Francospheres 7.2 (2018) https://doi.org/10.3828/franc.2018.10
[2] Entretien Felwine Sarr et Mathieu Potte-Bonneville, 11 octobre 2025, AOC, https://aoc.media/entretien/2025/10/10/felwine-sarr-comment-habitons-nous-ensemble/
[3] Anna-Louise Milne, Habiter le point de fixation. Contre l’abandon, Paris : Eterotopia, 2025