Mais jamais jusqu’ici comme j’ai pu le faire ce matin, tôt, alors que la ville s’éveillait encore dans le calme apparent du petit matin, le lendemain du premier mai, mon mois préféré, un lundi, soleil, retour des vacances et circulation coupée le long du boulevard de la Chapelle. On évacuait le camp, une nouvelle évacuation dans la série qui se poursuit dans ce quartier depuis plus d’un an, depuis qu’on a vidé le camp de la Chapelle, une station de métro plus loin. Ici c’est, ou c’était le camp de Stalingrad. Mais c’est toujours le même, les mêmes, et jamais les mêmes. Toujours la même misère, la même impossibilité à comprendre comment on peut en arriver là, nous tous, contemporains tous de cette crise, et jamais le même défi à la compréhension, jamais le même enjeu car avec chaque nouveau camp, chaque nouvelle évacuation, la stupéfaction croît, la place que prend l’intolérable dans notre lieu de vie grandit, et avec elle l’envie d’en découdre, de même que l’abattement devant l’absence de solutions pérennes, qui nous atterre toujours plus.
Aucune distinction à faire dans l’amas contradictoire de ces émotions alors que je m’approche du site où des dizaines de réfugiés se tiennent sous le pont, encerclés de gendarmes, dans l’attente des cars qui vont les emmener vers des centres – d’hébergement dans un premier temps, de rétention administrative parfois pour certains. La suite reste terriblement incertaine, et cette incertitude plane comme l’air fétide sur l’amoncellement de matelas et de couvertures qui couvrent le sol. C’est étonnant, le nombre de matelas et de canapés récupérés. La transformation du terre-plein normalement vide et passablement sinistre, ménagé comme il est à un carrefour déshérité sous l’ombre du métro, en un patchwork d’espaces de survie est la manifestation bigarrée d’une improvisation nécessaire et précaire. Une improvisation qui signifie l’absence de provision, et tout est à voir dans ce branle-bas. Tout nous apprend sur comment on fait quand on prend l’eau de tous côtés et il n’y a pas d’autres solutions : du panneau d’affichage monté entre deux bornes de Vélib couvert d’annonces de cours de français et de permanences juridiques à la colonne Maurice qui annonce un spectacle, humoristique à juger par l’image, intitulé Papiers d’identité. Parce que ce n’est pas que ceux qui dorment dehors qui prennent l’eau, qu’on veuille le voir ou non, qu’on préfère le repousser ou non, transformer un drame en blague ou non.
Coincé entre la même colonne et un grand platane dont les branches s’étendent vers les ailes en fer du métro suspendu au-dessus du vide se trouve un minuscule abri fait de deux matelas enroulés. On dirait une chrysalide. Tout est à voir, et il est si difficile de regarder, si difficile de fixer le regard sur un élément, de le distinguer dans cette catastrophe, délimiter ses contours afin de comprendre quelle a été sa vocation avant que celle-ci ne se perde dans l’effondrement général de ce site, et de toute politique responsable. Le regard fuit très vite vers d’autres horizons, l’imagination et l’inventivité sont de puissantes ressources, mais en attendant il y a là, derrière les flics alignés, une surcharge de réel qu’on balaie afin de n’en rien faire.
Et sur un drap étonnamment blanc, étendu sur un matelas sauvé des bulldozers en train de remplir de grandes bennes de ce qui restait du camp, un poème, écrit au feutre noir par Warsan Shire, poétesse somalienne – une autre expression de la difficulté de penser entre impératifs et incertitudes, dans l’étroit passage entre la nécessité et le doute, l’obligation et l’invention :
Personne ne choisit les camps de réfugiés.
Personne ne vivrait ça
Personne ne le supporterait
Personne n’a la peau assez tannée…
Je veux rentrer chez moi
Mais ma maison est comme la gueule du requin
Mais maison est le baril d’un pistolet
Et personne ne quitte sa maison
A moins que ta maison ne te chasse vers le rivage
A moins que ta maison ne dise
A tes jambes de courir plus vite
De ramper à travers le désert
De traverser les océans
Noyé, Sauvé, Avoir faim, mendier
Oublié sa fierté
Ta survie est plus importante
Personne ne quitte sa maison jusqu’à ce que ta maison soit
Cette petite voix dans ton oreille
Qui te dit
Pars
Pars d’ici tout de suite…
Je ne sais pas ce que je suis devenu …
Le poème est resté quelques heures, au coin de la rue Caillié et du boulevard de la Chapelle, lundi 2 mai 2016.